Je viens de ressortir un vieux magazine contenant un dossier sur les dragons. Voici, en gros, ce que j'y ai trouvé :
Entre le Tigre et l'EuphrateLa plus ancienne mention connue du dragon est sumérienne, environ 5000 ans avant notre ère. Le puissant dieu Enlil a gravé les Tables de la Loi qui assurent le maintien de l'Ordre cosmique (origine de la Création). Mais le grand dragon Asag – plus ancien encore que les dieux – déroba ces tables, menaçant ainsi l'univers de sombrer dans le chaos primitif. Enlil chargea alors Ninurta (dieu solaire) de pourchasser le dragon ; s'ensuivit un combat titanesque, à l'issue duquel le dragon fut vaincu et l'Ordre sauvé.
Les fondements du mytheLe récit sumérien semble avoir posé le mythe du dragon : quels que soient sa forme, son milieu ou ses pouvoirs, il est avant tout hostile aux dieux et aux hommes. Il protège ou dérobe un trésor fabuleux et doit être terrassé par un héros pour rétablir l'ordre des choses.
Dans les mythes fondateurs, le dragon n'est pas une créature de notre univers. Il est pré-existant à la création du monde, ou en marge, voire à l'origine de celui-ci. Pour les Babyloniens, c'est un couple de dragons qui engendra les dieux et les autres dragons : Apsou et Tiamat, surgis de l'océan primordial. Le ciel et la terre sont la dépouille de Tiamat, tuée et dépecée par Mardouk, le plus jeune dieu.
Certaines légendes celtiques et amérindiennes parlent également d'un monde créé à partir de la dépouille d'un dragon.
Du serpent au dragonDans la Genèse, c'est un serpent qui menace la création en provoquant la chute d'Adam et Eve. Il ne faut pas se laisser abuser par ce terme de
serpent, car il peut s'agir d'un dragon. Pour preuve, le Léviathan, créature marine à sept têtes capable de dévorer le soleil et de détruire des villes entières est appelé, dans le livre de Job, "le serpent fuyant, le serpent retors". Léviathan est donc un dragon qui se manifeste à plusieurs reprises, chaque fois vaincu mais jamais terrassé. Son heure de gloire viendra à la fin des temps, au moment de l'Apocalypse. Il sera envoyé par l'autre Dragon, Satan lui-même, pour provoquer la ruine de l'humanité. Mais l'Archange Michel veillera à mettre un terme définitif à ses projets funestes.
Il y a aussi des dragons dans l'Egypte antique. Selon le Livre des Morts, Atoum, le dieu créateur lui-même, était un serpent qui cracha la création et ses dieux. Une fois son oeuvre achevée, il prit la forme du dieu solaire Atoum-Rê et déclara : "Le monde retournera au chaos, je me transformerai alors en serpent qu'aucun homme ne connaît, qu'aucun dieu ne voit." Il est donc dragon-serpent avant et après l'univers, et affronte chaque nuit l'autre serpent, Apep (personnification des ténèbres et du chaos).
L'équilibre et le trésorParmi les dragons cosmiques, citons aussi le Midgardorm scandinave, plus ancien que les dieux eux-mêmes selon l'Edda, et dont le corps fait le tour de la terre ou enserre l'arbre cosmique. Il surgira lors de Ragnarök et combattra face aux dieux du Valhalla. Une divinité similaire existe chez d'autres peuples : Da ou Dan au Bénin, Nommo chez les Dogons, Ananta dans le tantrisme. On peut également faire un parallèle avec Quetzacoatl, le Serpent à Plumes des Toltèques et Aztèques, qui est toutefois bénéfique.
De tous ces dragons primordiaux se dégagent deux thèmes essentiels. Le premier est celui de la lutte de l'Ordre contre le Chaos (voire parfois du Bien contre le Mal). Le dragon peut alors être protecteur et bénéfique mais plus souvent agent de corruption. Il doit être vaincu par un dieu dès la création ou le sera à la fin des temps. Mais la nature de ces premiers dragons empêche la création de nouveaux mythes car il serait difficile de multiplier les dragons célestes et les dieux combattants. Le second thème est celui du dragon gardien d'un trésor que le héros doit vaincre pour pouvoir s'en emparer.
La princesse et le héros (et le tueur de dragon professionnel)Ce sont les grecs qui ont développé le thème du dragon gardien en y apportant deux modifications de taille : il devient une créature aux dimensions plus acceptables, à la portée d'un héros humain ou d'un demi-dieu, et on voit l'apparition d'un nouveau personnage devenu presque indispensable : la princesse.
Dans l'histoire de Jason et les Argonautes, la princesse n'est pas captive mais permet au héros de vaincre le dragon. Jason récupère ainsi le trésor, la Toison d'Or. Malheureusement, s'il est permis de vaincre un dragon même par la ruse, il ne faut pas oublier de l'achever. Jason, pour ne pas avoir terminé son oeuvre, restera soumis à Médée.
Héraclès quant à lui, n'hésite pas à terrasser le dragon Ladon, gardien du jardin des Hespérides, profitant ensuite des fameuses pommes d'or et de plusieurs princesses. Dans une autre aventure, il terrasse un dragon marin envoyé par Poséidon et délivre la princesse Hésione du sacrifice.
On peut encore citer Persée pour la Grèce, Beowulf chez les anglo-saxons, Sigurd dans la mythologie germanique... On trouve aussi des récits très semblables au Yémen, en Perse et dans tout le Moyen-Orient.
Les héros chrétiensMalgré l'habitude qui consiste à représenter Saint Georges en armure complète à la mode des chevaliers médiévaux, le célèbre exploit de ce soldat se situe en Palestine au IIIème siècle. Il eut un retentissement phénoménal parmi les premiers chrétiens qui disposaient enfin d'un héros capable de rivaliser avec les exploits d'un Hercule, d'un Persée ou d'un Siegfried. Dans le même temps, Sainte Marthe venait à bout d'un dragon gaulois, la terrible Tarasque, en l'aspergeant d'eau bénite et en la convertissant.
Après une période de calme, une nouvelle invasion de dragons frappe l'Europe au IXème-Xème siècles. Chaque chevalier de la Table Ronde – et ils sont nombreux – combattit à un moment ou à un autre un dragon.
Un mythe oriental positifFort heureusement, tous les dragons ne sont pas néfastes, mais c'est en orient qu'il faut chercher la majorité des bons dragons. Les dragons chinois et japonais sont des créatures aquatiques à l'origine des fleuves, des cascades et des pluies. Leurs colères sont parfois dévastatrices lors des tornades mais ils pensent rarement à mal. S'ils gardent des trésors fabuleux comme leurs cousins occidentaux, il n'est pas rare qu'ils se montrent généreux avec un homme qui leur aura rendu un service.
Source = Dragon Magazine n°42, Juin-Juillet 98